Nous les femmes, aimons les petites attentions; mais...

Je vous rassure tout de suite: mon lectorat masculin n'aura pas à se taper un article de féministe enragée... je me garde une «p'tite» gêne quand même. En fait, je cherchais à écrire un article sur l'histoire des femmes dans le monde de l'automobile, et je suis plutôt tombée sur l'un des flops les plus retentissants de l'histoire. Mais d'abord, petite mise en contexte.

Le domaine de l'automobile a longtemps été la chasse gardée des hommes. En 1898, des femmes plus hardies se risquèrent à troquer la banquette passager pour prendre le volant; la première femme à obtenir son permis de conduire fut Marie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart de Mortemart, duchesse d'Uzès (question existentielle: ont-ils écrit tout ça sur son permis?); elle a aussi obtenu la première contravention pour excès de vitesse, roulant à un dangereux...15 km/h, la limite étant alors de 12 km/h.

On doit aussi à la duchesse d'Uzès le premier club automobile féminin, au grand dam de la gent masculine. À l'époque, les femmes propriétaires de voitures, membres de ces clubs, participaient à des concours d'élégance. Les juges étaient le plus souvent des hommes, mais quelle ne fut pas ma surprise de lire que «les femmes étaient présentes pour apporter une plus-value à la voiture»! En même temps, cette affirmation rétrograde était caractéristique du début du siècle dernier.

Saviez-vous qu'à l'époque, les voitures étaient vendues «toutes nues»? Vous achetiez la mécanique, pour ensuite passer chez le carrossier pour «habiller» votre véhicule. Les constructeurs automobiles, flairant la bonne affaire, n'ont pas hésité à féminiser leurs voitures pour attirer cette nouvelle clientèle. Rien de bien extravagant, mais des silhouettes susceptibles de plaire aux femmes, des changements mineurs, jusqu'au jour où...

L'année où Chrysler a raté son coup avec les femmes

Les ingénieurs de Chrysler, pleins de bonnes intentions, ont décidé de créer la première voiture exclusive aux femmes. Sous sa marque Dodge, le constructeur lance la Dodge La Femme en 1955; le slogan vantant cette voiture? By Special Appointment to Her Majesty...the American Woman. Flatteur, n'est-ce pas? Chrysler a mis le paquet pour créer cette première vraie de vraie «chick car», et elle n'a pas lésiné sur le rose.

Dodge La Femme

Photo: Chrysler

La carrosserie 2 tons, les appliques en bois, l'habitacle...roses! Le tableau de bord était tout en rondeur (rose et noir), des appliques dorées se retrouvaient à l'arrière, sur les ailes et sur le coffre à gants. Pour voir autant de rose aujourd'hui, il faut regarder du côté de la Corvette de Barbie...

Et ce n'est pas tout! Pour plaire à la ménagère-de-la-haute-classe-moyenne-des-années-50-qui-suivait-la-mode, Chrysler a aussi créé une panoplie d'accessoires, vendus avec la voiture. Attention: je ne parle pas de tapis Sauve-Pantalons ou de jantes spéciales, mais bien d'un ensemble indispensable à la femme moderne: un imperméable, un parapluie, un sac à main, un rouge à lèvres et un poudrier. Tout ça, bien entendu, aux couleurs et avec le logo de la voiture. Les sièges disposaient même d'ingénieux compartiments, à l'arrière, permettant de ranger son chapeau et son sac!

Par contre, sa mécanique avait tout d'une voiture masculine: elle était dotée d'un moteur V8 Super Red Ram développant 183 chevaux, et une version plus puissante, à 193 chevaux, était aussi offerte, moyennant un supplément. Il fallait quand même avoir de la puissance en appuyant sur le champignon, non?

Malheureusement, dans sa volonté d'offrir la première voiture de série destinée aux femmes, Chrysler en a fait une automobile que la plupart des femmes ne désiraient pas. Trop, c'est comme pas assez, on le sait bien! De plus, la Dodge La Femme n'a été commercialisée qu'aux printemps 1955 et 1956. L'accent n'ayant guère été mis sur la publicité, plusieurs consommateurs n'ont jamais su qu'une voiture baptisée La Femme avait existé. Quand sa production fut arrêtée, en 1956, moins de mille exemplaires avaient été produits.

Que Chrysler ait eu une telle attention pour la gent féminine, soit; cependant, et ceci n'engage que mon opinion, cette voiture, équipée de tous ses accessoires de mode, me laisse comme impression qu'on a voulu traiter les femmes «comme des grandes personnes». Je m'explique: vous vous rappelez votre jeunesse, lorsque vous receviez un ensemble de maquillage ou des bijoux jouets, pour faire «comme les grands» ? Et bien voilà.

Compte tenu du peu de succès de la Dodge La Femme, je me dis que plusieurs d'entre elles ont dû penser la même chose. En poussant un peu moins, et en ne donnant pas l'impression de rouler dans un bonbon mobile, Chrysler aurait pu avoir énormément de succès avec ce véhicule, car, avouons-le, elle a quand même de la gueule.

Depuis ce jour, les constructeurs ont bien retenu la leçon: les femmes veulent certes avoir un véhicule à leur image, mais il ne faut tout de même pas pousser trop loin; il y a moyen d'être féminine sans avoir du «rose nanane» partout, non? Même les fabricants de «chick cars» l'ont compris, et laissent leur clientèle féminine personnaliser à leur image leur véhicule plutôt que de leur en imposer un qui les ferait fuir à toutes jambes. On n'a qu'à penser à Fiat et à leurs milliers de possibilités!

Franchement, bien que j'aime le rose, le violet et le bleu, que je sois à l'aise tant en jean qu'en jupe, j'ai mes limites, et je ne me baladerais pas dans une voiture rose bonbon, quelle qu'elle soit...et je suis convaincue de ne pas être la seule à penser comme cela.

Dodge La Femme

Photo: Chrysler

Dodge La Femme

Photo: Chrysler